Rencontre avec la galerie Binôme

Lundi, janvier 23, 2012 |  by  |  Art Contemporain, Interviews

J’ai été contactée la semaine dernière par la galerie Binôme. L’attachée de presse me proposait de rencontrer Valérie Cazin, la galériste. Depuis quelques temps, j’avais l’idée de vous parler des galeries afin de savoir comment se passent les relations entre photographe et galériste. L’occasion était donc parfaite pour une interview. Je vous invite à réagir suite à cet article si vous avez d’autres questions sur le sujet.

Age13 : Comment la galerie Binôme est-elle née ?
Valérie Cazin : À l’origine, je travaillais sur un projet de galerie itinérante que j’ai lancé, avec mon associé, à l’automne 2009. Je voulais promouvoir la photographie contemporaine dans des lieux d’exposition un peu alternatifs. Pendant un an, nous avons organisé des expositions dans des lieux variés. Mais la limite de ce projet est arrivée bien vite : il n’était pas viable économiquement. Les évènements marchaient très bien, dans le sens où les photographes étaient ravis de rencontrer un public différent, les lieux dans lesquels on s’installait était également ravis qu’on leur concocte une programmation culturelle. Malheureusement, le public prenait nos évènements comme une proposition culturelle alternative mais pas du tout comme une proposition commerciale. J’ai donc décidé de repartir sur l’idée d’une galerie plus classique, tout en continuant une programmation « Hors les murs ». Je suis installée ici depuis octobre 2010. Je défends aussi bien des photographes reconnus que des photographes émergents. Cette alternance entre les deux est d’ailleurs nécessaire. C’est extrêmement difficile de défendre uniquement des jeunes photographes et des photographes émergents. J’ai besoin, pour asseoir la notoriété de la galerie, de photographes confirmés. Ce sont eux qui vont permettre d’ensuite prendre des risques en défendant des artistes plus jeunes dont on a pas encore entendu parler et dont on a envie de suivre le travail.

Pascaline Marre, Nos maisons de famille

Age13 : Quels sont les caractéristiques que vous recherchez chez un artiste ?
V-C : L’artiste que je choisis doit rentrer dans la ligne éditoriale de ma galerie. Il y a un type de photographie qui ne m’intéresse pas : la photographie documentaire, géographique, de voyage… Les photographes que je représente appartiennent à des courants photographiques très différents. On va de François Lartigue, parrain de la galerie, qui s’inscrit dans la tradition de la photographie humaniste, à Marc Michiels, photographe plasticien, Jean Louis Sarrans, photographe conceptuel. Malgré tout, je crois que j’ai une vraie cohérence de choix, qui est naturellement liée à mes sensibilités artistiques. Je fonctionne différemment en fonction de l’expérience du photographe. Je sélectionne des artistes confirmés souvent pour des travaux existant et déjà reconnus. Par contre, pour les photographes émergents, je suis à la recherche d’artistes qui sont vraiment capables d’inventer des formes nouvelles. Je m’intéresse beaucoup aux photographes qui ont une culture beaux-arts. J’aime les photos qui jouent sur plusieurs plans, qui sont à la fois riches sur le fond et la forme. Une photo, c’est aussi un propos. Je cherche des images qui sont longues à lire, qui racontent une histoire. La plupart des photographes que je défend sont en contrat avec la galerie. Je travaille forcément sur du long terme avec eux, même si je ne me définis pas du tout comme agent de photographe. Je suis plutôt agent d’images. Je n’ai pas de contrat d’exclusivité avec les photographes. Je ne souhaite pas défendre l’intégralité du travail d’un photographe car tout ne m’intéresse pas forcément, et je souhaite rester libre dans mes choix.

Age13 : Quelle différence y a-t-il entre un galériste et un agent de photographe ?
V-C : Un agent de photographe est un véritable coach d’artiste. Le photographe devient pour lui un client et il doit lui trouver des contrats, des places en galerie, en festival, des expositions. Ce n’est pas du tout mon travail. Mon rôle est de promouvoir et vendre des images que l’on sélectionne ensemble, et je ne suis pas la seule à le faire. C’est très important pour moi que le photographe collabore avec moi. La galerie n’est pas une couveuse. J’ai besoin que le photographe s’investisse et non qu’il soit en attente. Il n’y a pas que la galerie qui cherche des collectionneurs, il n’y a pas que la galerie qui cherche des opportunités d’expositions.

Age13 : Quel est le rôle d’une galerie ?
V-C : La galerie doit promouvoir les images de l’artiste. Elle finance donc les opérations de communication autour de l’artiste. À partir du moment où la galerie a arrêté une date d’exposition avec le photographe, la galerie va tout mettre en œuvre pour que l’évènement soit diffusé. Je rédige les documents de presse. Un plan d’action est mis en place avec l’attachée de presse. Nous mettons au point un carton d’invitation. Bien sûr, tout ceci se fait en concertation avec le photographe. Sur tous les moyens de communication, la galerie est très moteur. Néanmoins, une fois que le carton d’invitation est prêt, la galerie le diffuse à son carnet d’adresses et j’attends que le photographe fasse de même. Les jeunes photographes doivent avoir conscience dès le début de leur carrière qu’ils ont à construire un fichier de contact. Cette activité demande de la rigueur et ne porte pas forcément ses fruits tout de suite. Mais c’est très rassurant quand je rencontre des jeunes photographes de voir que ce travail est fait. Ainsi, je ne me sens pas complètement seule dans la diffusion de leur travail.

Andreas Mahl, Dédoublements

Age13 : Comment ça se passe pour le tirage des photos ?
V-C : À aucun moment je m’immisce dans le processus de création du photographe. Je ne fais pas de commande auprès des artistes. Par contre, j’interviens beaucoup sur le processus de tirage des images dans le cadre d’une exposition à la galerie. J’accompagne le photographe sur la détermination des tirages, du format. Ces questions sont souvent liées à la taille de la galerie. Il n’est pas rare que j’accompagne le photographe au laboratoire. Il n’est pas rare non plus que je suggère un laboratoire quand le photographe n’en a pas déjà un. Par contre, le coût de production des images revient au photographe. Au tout début, la galerie a financé les tirages. Ça s’est très vite arrêté parce que cette situation n’était pas viable. Ce sont les photographes qui produisent les images et je trouve que c’est tout à fait souhaitable. On peut faire une comparaison très simple : ça ne viendrait pas à l’idée d’un sculpteur de demander à sa galerie de financer après coup les matériaux qui ont servis pour son œuvre. Pour moi, la production d’une image participe de l’achèvement d’une œuvre. En ce qui concerne les encadrements, la galerie en possède un stock que je mets à disposition des photographes. Mais si les formats des photos sont atypiques, c’est aussi le photographe qui se charge d’encadrer ses œuvres. À lui de trouver des sponsors qui lui permettront d’alléger ses coûts. La galerie, elle, produit les documents de presse, le vernissage et fournit le lieu.

Age13 : Comment vend-on une photo ?
V-C : La phase de vente et de relation avec le client est pour moi très importante. J’essaye vraiment d’être extrêmement disponible. En montant cette galerie, j’ai voulu endosser le rôle de passeur d’images vis à vis du public. Je m’implique donc beaucoup en amont sur la rédaction des documents de presse. C’est pas du tout une étape que je délègue. C’est justement en faisant ce travail, que je développe un discours approfondi et juste pour le client. Je sais de quoi je parle et dans la mesure ou je connais bien mon sujet, je sais m’adapter à n’importe quel client. Accueillir le client ne signifie pas lui faire une visite guidée de la galerie. Mon rôle, c’est de lui donner des clés pour entrer dans le travail du photographe, pour qu’il puisse faire son propre cheminement et comprendre l’œuvre. Quand on présente un travail, on a souvent travaillé plusieurs semaines dessus, donc forcément, on a le temps de se plonger dedans. Mais quelqu’un qui rentre dans une galerie, il va y rester 5 minutes. En tant que galériste, je dois apporter au client des points d’entrée dans le travail de l’artiste, et ensuite, je le laisse déambuler et découvrir par lui même. Après, la phase d’achat dépend de ce qui se passe entre le client et la photographie. Il y a un coup de foudre, un rapport de nécessité qui se crée avec l’œuvre. Je pense que je ne sais pas décider un client qui arrive et qui n’a pas envie d’acheter. Mais c’est arrivé que des gens reçoivent une invitation, viennent à la galerie sans but précis, et tombent amoureux d’une œuvre en découvrant son histoire. Il y a de toute façon quelque chose d’émotionnel qui se passe. Je n’ai pas de souvenir de client qui dit « oh, c’est pas mal, allez je le prend ». Les clients sont difficiles à se décider aujourd’hui. L’acte d’achat est rarement spontané : les gens viennent une fois, puis reviennent, et prennent du temps de réflexion avant d’acheter. Enfin, la galerie a un rôle important à jouer sur la confiance qu’elle est capable de donner sur le statut du photographe, surtout pour les photographes émergents.

Pour en savoir plus sur la galerie : www.galeriebinome.com

 

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