Sophie Zénon, des cadavres exquis

Mercredi, novembre 28, 2012 |  by  |  Expositions, Photographie
Sophie Zénon, des cadavres exquis

Sophie Zénon expose à la galerie Thessa Herold, dans le cadre du Mois de la Photo, Des cadavres exquis. C’est mon gros coup de cœur du mois. L’exposition est magnifique. Les murs de la galerie hébergent des portraits de momies, toutes plus différentes les unes des autres. Et au centre, il y a le « Grand Livre de Palerme », une oeuvre de fiction, un album de famille imaginaire, construit à partir des momies de Palerme. Sophie Zénon y re-visite la fonction des albums de famille du 19è siècle et créé une sorte d’album de famille universel. Je vous laisse découvrir le film de l’exposition (qui j’espère vous encouragera à y aller) et les propos passionnants de la photographe, Sophie Zénon.

(À regarder dans la meilleure qualité possible en fonction du débit de votre connexion internet)

Age13 : Quelle est l’histoire de ce projet ?
Sophie Zénon: Fin 2008, je suis allée au  cimetière des catacombes des Capucins de Palerme où sont abritées 8000 momies : des hommes, des femmes, des enfants. Les moines ont instauré cette pratique de momification en 1559, après avoir découvert, par hasard, que la crypte avait la capacité de conserver les corps grâce à son air sec et à sa pierre calcaire. Ainsi, tous ceux qui pouvaient s’offrir un soin de conservation se sont intéressés à la question pour pouvoir perdurer par delà des siècles. Dans cette crypte, 8000 cadavres se tiennent les uns à côté des autres, maintenus au mur par des bouts de fils de fer. D’autres sont couchés ou préservés dans des cercueils. Tu es environné d’un peuple de morts : chaque momie a son expression, sa posture.

Sophie Zénon

Age13 : Comment as-tu travaillé ?
S-Z : Un double questionnement s’est tout de suite imposé quand j’ai commencé mon sujet.
Travailler sur le cadavre était une première difficulté. Comment parler de cette problématique aujourd’hui, dans un contexte de déni total de la mort ? Nous sommes dans une société qui ne veut pas voir le cadavre. On meurt souvent à hôpital, de manière anonyme. Le rapport au corps mort est très distancié. Alors que pour moi, un corps mort, c’est simplement un corps sans vie. C’est ni plus beau, ni plus laid qu’un autre corps. Peut-être que s’en approcher permet d’apprivoiser la mort ? Je ne dis pas que cette approche la rend plus acceptable. Perdre un être cher reste une épreuve épouvantable. Mais peut-être peut-on se réconcilier avec la mort ? En tout cas, il y a ce désir dans mon travail : pouvoir engager un dialogue autour de ces questions de la disparition, de la perte, de la souffrance, du deuil, du manque, du vide.
L’autre difficulté a été de trouver comment parler de la mort avec le médium photographique. Par essence, la photographie fige ce qui est déjà mort la seconde qui suit la prise de vue.
J’ai commencé à travailler sur les momies avec de l’éclairage. Je savais qu’elles étaient habillées et je voulais révéler ces costumes, ces rouges pimpants, ces mousselines, ces dentelles. Pour avoir le maximum de détail, j’ai choisi de travailler sur pied avec des appareils moyens formats, Hasselblad et Mamiya. Mais au bout de 15 jours, je me suis rendu compte que je me trompais complètement. Je reproduisais la mort en photographiant ces momies de manière très figée et ce n’était pas du tout ce que je ressentais dans ce lieu. Ce qui me troublait, c’était de savoir que tous ces gens ont existé, comme toi et moi, qu’ils ont eu une histoire. J’ai tout repris à zéro, avec un appareil numérique. J’ai travaillé en vitesse lente en bougeant moi-même. Cela donne à l’image des zones très nettes, d’autres très vibrées. On a presque le sentiment que ces momies sont vivantes, qu’elles viennent de tourner la tête et qu’elles sont en train de murmurer… C’est ainsi que j’ai trouvé l’écriture qui correspondait au plus juste à ce que je ressentais.

sophie-zenon_05

Age13 : Pourquoi es-tu photographe ?
S-Z : J’ai toujours baigné dans le milieu artistique. J’ai fait des études d’histoire et d’histoire de l’art. J’avais été acceptée dans une université de restauration des œuvres d’art. J’ai mis beaucoup de temps à envisager de créer moi-même. J’ai longtemps travaillé pour les autres, notamment pour des photographes : en agence, je les aidais à construire leurs sujets. J’ai aussi travaillé pour la télévision : j’ai été documentaliste sur le réseau France Télévisions. Je mettais toujours les photographes sur un piédestal. J’ai eu cette éducation au regard, j’avais l’habitude de l’analyse de l’image. Après plusieurs expériences dans la presse et l’édition, j’ai voulu tenter l’expérience. En 1996, j’ai commencé à réaliser des photographies en Mongolie. Quand je les ai montrées à des amis photographes, ils m’ont tout de suite dit “Sophie, tu devrais continuer, tu tiens vraiment quelque chose”. Et peu à peu, la confiance s’est affirmée. J’ai voyagé en Mongolie, en Sibérie, au Cambodge. Je suis devenue photographe parce que je pensais, à cette époque, que c’était un très bon prétexte pour aller à la rencontre de l’autre. Avec ce travail sur la mort, j’aborde des questions très contemporaines qui touchent à la fois au philosophique, au politique et à l’éthique.

sophie-zenon_02

Age13 : Tu as un parcours d’historienne et d’ethnologue. Est-ce que ta formation transparaît dans ton travail photographique ?
S-Z : Mon sujet de recherche à l’université portait sur les comportements face à la mort ! La série sur les momies que je présente aujourd’hui à la galerie Thessa Herold est finalement un retour à mes premiers amours !
A l’université, j’ai travaillé à partir des cimetières. J’ai montré que depuis le XIXè siècle, la société tend vers une occultation de la mort. On pousse les morts à l’extérieur des villes. Le cimetière, tel qu’on le connaît aujourd’hui, ne date que des années 1830. Avant cette période, le cimetière était une vaste fosse commune où tout le monde était enterré, sauf les notables et les ecclésiastiques. Mais petit à petit, on a poussé les cimetières hors des villes et ce phénomène est à mettre en parallèle avec l’émergence d’une société beaucoup plus individualiste.
Mes études m’ont servies à bâtir un discours théorique, à avoir des fondements. Dans une démarche artistique, il faut savoir s’éloigner du théorique pour revenir à un discours sensible qui ait une portée universelle. Ce que tu as devant toi, ce n’est pas simplement une momie à Palerme, tu peux y deviner une réflexion sur la mort beaucoup plus vaste.

sophie-zenon_04

Age13 : Pourquoi avoir beaucoup voyagé au début, alors que tu reviens aujourd’hui à ce que tu connais de mieux ?
S-Z : Le détour par l’ailleurs permet de mieux revenir à soi, et la connaissance de soi passe par la rencontre de l’autre. Avec ce travail, je reviens à des problématiques pour moi essentielles, telles les notions de passage, de disparition, mais aussi la réapparition et la mémoire. Et là, la boucle est bouclée, je retrouve toute ma formation en histoire. En fait, la vie ressemble par moments à un puzzle. Tu t’engages sur des terrains, par petites touches parce que tu sens qu’il faut le faire. Et à un certain moment, l’ensemble de tes expériences mises bout à bout, prend sens. Toutes les pièces du puzzle s’assemblent.

KissKissBankBank

Leave a Reply