Erwan Morère, la photographie au toucher

Samedi, juillet 7, 2012 |  by  |  Festivals, Photographie, Portraits

Erwan Morère, photographié par Molly Benn

Age13 : Comment t’es devenu photographe ?
Erwan Morère : Je viens d’un milieu artistique et culturel, et assez rapidement, j’ai beaucoup aimé le medium photographique. Néanmoins, je n’avais pas spécialement envie de me lancer dans un métier créatif. J’ai toujours eu un peu peur du statut d’artiste ou de créateur. J’ai entamé des études universitaires en sociologie de l’art et en anthropologie culturelle. J’ai essayé de disséquer le comportement culturel des artistes. J’ai notamment écrit un mémoire sur les photographes de guerre. Pendant mes études, en parallèle de mon intérêt pour les photographes, j’ai commencé à développer une pratique photographique, sans aucune prétention. J’avais un compact avec lequel je photographiais mes voyages. Puis, c’est un peu par hasard que j’ai basculé du côté praticien. J’ai rencontré un ancien élève de l’école d’Arles lors d’une soirée. Je ne savais pas quoi faire après ma maîtrise de sociologie. Et il m’a conseillé de passer le concours de l’ENSP…pour voir. J’ai présenté le concours, sans trop me mettre la pression, et j’ai été reçu. J’ai intégré l’école d’Arles, mais je ne me sentais pas photographe pour autant. Je me retrouvais entouré de gens qui avaient vraiment une démarche de praticien. Je les avais étudiés pendant plusieurs années, et là je les côtoyais. C’était assez étrange. Mais finalement, j’ai tout de même passé 3 ans à me concentrer uniquement sur la photographie et mon travail a évolué très rapidement. Quand j’ai eu mon diplôme, je ne me sentais pas encore photographe non plus. C’est seulement quand on m’a demandé de remplir une case aux impôts, pour définir mon activité, que je me suis dit que, juridiquement, j’étais photographe. J’ai pas du tout eu de rapport passionnel ou intime avec la photographie. Je n’ai pas vraiment d’histoire forte. La photographie m’intéresse, j’aime beaucoup ce moyen d’expression mais je ne suis pas sûr que ce sera mon moyen d’expression toute ma vie. Par contre, je continuerais à faire ce que j’ai toujours fait : prendre des photos. J’ai une pratique quotidienne de la photographie et je n’ai pas besoin du statut de photographe pour me sentir exister. Par contre, ce statut me permet en ce moment d’exposer et de vendre mon travail.

© Erwan Morère

Age13 : Selon toi, quel est le rôle d’un photographe-auteur aujourd’hui ?
E-M : Je ne sais pas si le photographe a un grand rôle à jouer. Je crois beaucoup en l’importance de l’art et de la culture, mais ensuite, je ne crois pas qu’un artiste porte individuellement une responsabilité vis-à-vis de la société. Par contre, j’aime l’idée que le photographe s’engage dans sa pratique, qu’il défende ce qu’il fait. J’aime qu’on parle assez ouvertement et honnêtement de ses doutes, que l’on sache reconnaître ses limites. Et quand je parle d’engagement, les gens pensent tout de suite à un engagement politique ou des choses qui sont très explicites. Un engagement peut aussi être très personnel. On fait partie d’une génération de photographes qui n’agissent pas tellement par engagement mais surtout par réaction à ce qui a été fait.

© Erwan Morère

Age13 : Comment définis tu ta photographie ?
E-M : Je ne suis pas très vieux en photographie. Je fais du noir et blanc et des photos de voyage. Je suis une sorte de caricature de photographe. Je puise directement dans l’héritage de photographes des années 50, 60, 70, qui ont travaillé sur des thématiques de voyages et de déambulations. Il y a beaucoup de gens qui pensent que ce que je fais a déjà été fait. Mais moi, j’ai l’impression que tout n’a pas été dit. À mon petit niveau, je pense que mon travail a une pertinence. Je l’assume. J’accorde beaucoup d’importance à la texture des photos. Mon travail s’est construit en réaction à des images trop froides. J’ai besoin d’une pratique photographique qui soit charnelle, sensorielle, que je retrouve dans le tirage. Je trouve que j’ai une démarche contemporaine, même si j’utilise des outils qui peuvent rappeler des choses plus anciennes.

© Erwan Morère

Age13 : Est-ce que tu te sens photographe aujourd’hui ?
E-M : Oui.

Age13 : Qu’est-ce qui est le plus compliqué à surmonter quand t’es photographe ?
E-M : Je sais pas s’il y a vraiment quelque chose à surmonter. Être photographe est avant tout un choix et un plaisir. Effectivement, les questions financières posent toujours problème mais si on parle de production photographique, j’ai quand même l’impression que c’est de plus en plus facile. Quand tu sors de l’école, les gens respectent assez bien tes positions, et tu trouve beaucoup plus de personnes qui sont là pour t’orienter que pour te juger. À partir du moment où tu assumes les moments de faiblesses et de doutes, t’es dans un métier qui est plutôt sympa. Il y a jamais un moment où tu te dis « ça y est, je suis photographe, je suis heureux et confiant dans ma pratique, tout va bien ». Un photographe sûr de sa pratique serait même plutôt quelqu’un d’inquiétant à mes yeux.

© Erwan Morère

Age13 : Qu’est-ce que ça t’as apporté l’ENSP ? 
E-M : Le côté très positif de cette école, c’est le temps que tu passes à te consacrer uniquement à la photographie. Tu passes 3 ans dans un cocon où tu peux réfléchir à ton rapport avec la photographie. Et c’est seulement en sortant de l’école que je me suis rendu compte de tout ce que j’avais appris.

Age13 : À quoi ressemble la vie après l’école ?
E-M : En règle générale, je pense que c’est assez compliqué de sortir de l’école d’Arles. On sort justement de notre cocon avec un diplôme en poche et on angoisse de trouver du travail. Je ne suis pas certain que l’on prépare assez bien les élèves à la sortie de l’école et à la réalité des choses. Beaucoup de gens croient qu’à l’ENSP, on forme des artistes. C’est un mythe. Tu ne deviens pas artiste avec un diplôme d’art. Tu ne deviens pas photographe avec un diplôme de l’ENSP. La fin d’études n’est pas une finalité. Tout commence quand tu sors de l’école.

KissKissBankBank