Cédric Delsaux : comment la fiction mange le réel ?
J’ai rencontré Cédric Delsaux en 2010, alors que j’organisais un évènement autour de la photographie. J’ai découvert un photographe passionnant, disponible, présentant des projets toujours éclectiques et pourtant cohérents. Il fait partie des photographes qui ont formé mon regard. Son premier livre Nous resterons sur terre fut le premier livre photo que j’ai acheté. J’ai aimé Dark Lens, 1784. Je suis ses projets photographiques car son regard sur la fiction et le réel m’interpelle. Il expose son projet Dark Lens, à partir du 5 septembre à la Maison Européenne de la Photographie.
Cédric Delsaux, Nous resterons sur terre
Cédric Delsaux, Nous resterons sur terre
Age13 : Quand est-ce que tu t’es senti photographe ?
Cédric Delsaux : Quand est-ce que je me suis senti photographe ? C’est-à-dire quand est-ce que j’ai arrêté d’angoisser à l’idée de faire un travail insignifiant ?
Age13 : Oui.
C-D : Et bien, à Arles, j’ai fait un entretien public avec Natacha Wolinski dans la cour de l’Arlatan. Une personne du public m’a posé cette question : « Quand est-ce que vous allez avoir votre propre démarche et sortir de l’insignifiance ? » On se demande toujours si cette personne n’a pas raison finalement. Est-ce qu’au fond, mon travail n’est pas insignifiant ? On est jamais sûr de rien. Mais maintenant je suis arrivé à un point où je me dit quand même que cette personne a tort. Il y a des gens que j’apprécie, dont j’apprécie le regard, qui m’ont donné confiance. Ça fait du bien. Néanmoins on reste toujours dans l’incertitude. Au fond, il faut un peu d’instabilité pour faire les choses. Maintenant ça va mieux. Je n’ai plus peur à chaque seconde. Si quelqu’un me dit « ce que vous faites est vraiment nul », alors je réponds « ok, je suis désolé, mais je vais quand même continuer ».
Cédric Delsaux, 1784
Cédric Delsaux, 1784
Age13 : Comment avancent tes projets en ce moment ?
C-D : Ils avancent toujours plus doucement qu’on le voudrait. Je crois que je n’ai pas un métabolisme très rapide.
J’ai travaillé sur une série il y a trois ans, 1784, et j’aimerais la transformer en livre. J’y travaille actuellement avec mon éditeur, Xavier Barral. Par ailleurs, je commence d’autres séries. J’ai une phase de maturation très lente. Je travaille un peu comme un réalisateur. Derrière chaque projet, il y a souvent des années de réflexion. J’hésite, j’essaye, certains projets disparaissent. Ceux qui restent, c’est ceux que je finis par faire. Après avoir réfléchi au concept pendant 3 ans, j’ai mis en place une série qui s’appelle Échelle 1. Je suis allé à Fort-Mahon en août dernier, et j’ai demandé aux gens que je trouvais dans la rue de monter sur un socle en bois que je transporte, et de poser pour moi. Ce dispositif très basique me plaît énormément parce qu’il me permet de retrouver des thèmes qui me sont chers. Grâce à ce socle, d’une photo absolument réelle, on rentre dans l’ordre de la fiction. Le piéton devient un personnage : il se met lui même en scène. Je donne le moins d’indication possible. Le piéton monte sur le socle. Il y reste 20 secondes ou 1 mn maximum, et là il m’offre tout ou rien. En général, il se passe des choses très étonnantes. Soit ils se mettent en scène et surjouent ce qu’ils sont. Soit, au contraire, ils se rabougrissent, deviennent tout malingres. Ils sont très touchants. Le moment est fragile et beau à la fois, parce que sur ce piédestal, ils ont tous une tenue. Moi qui travaille sur la mise en scène du réel, je défend l’idée qu’il n’y a pas de document. On est toujours dans une reconstruction de l’ordre de la fiction. Sans le savoir, tous ces personnages entrent dans une fiction. On s’habille, on se montre, on se meut : on fabrique soi-même son personnage. Et le fait de se tenir sur ce socle l’indique de manière assez neutre. Pourquoi le titre Échelle 1 ? Parce que les personnages se déplacent à échelle 1 sur la planète. Ce projet a un lien très fort avec ma série sur Star Wars. Dans Dark Lens, je prenais des figurines auxquelles j’enlevais le socle et je les mettais dans le réel. Là, je fais l’inverse. Je prends des gens parfaitement réels, qui ne savaient pas une minute plus tôt qu’ils allaient être photographiés, et je les mets sur un socle… Et hop ! On rentre dans la fiction. Une minute plus tard, quand ils descendent de ce socle, ils redeviennent réels.
Cédric Delsaux, Échelle 1
Age13 : Comment clôtures-tu un projet ?
C-D : Ça dépend. J’ai clôturé plusieurs projets par la réalisation d’un livre. Mais pour 1784, par exemple, ce fut différent. Ce projet a été inspiré d’un livre, L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares, qui durait 7 jours. Et comme je voulais faire une réadaptation de cette œuvre, j’ai réalisé 1784 en 7 jours aussi. J’ai fait apparaître dans cette série des courtisanes dans un monde un peu froid et distant, un peu « beurk » et un peu beau en même temps. Au bout des 7 jours, j’avais terminé, et ce projet était clôturé. Après, le projet me trotte dans la tête tant que je n’en ai pas fait un livre, mais la prise de vue elle-même est bien terminée.
Dark Lens est constitué de 3 séries : une en 2005 à Paris, une à Lille en 2007 et un à Dubaï en 2009. Le temps de travailler mes images, j’avais fini en 2011. Maintenant, je suis passé à autre chose. Je n’ai pas envie d’être le photographe officiel de Star Wars. Et surtout, je voudrai faire comprendre que mon travail ne tourne pas autour de « l’in-between ». Je ne parle pas d’un réel qui deviendrai une fiction : pour moi, la fiction c’est tout. Pour moi, la question centrale de mon travail, c’est : comment la fiction mange le réel ?
Je pourrai totalement imaginer refaire du Dark Lens plus tard. Entre la deuxième et la troisième série de Dark Lens, j’avais d’ailleurs sorti le livre « Nous resterons sur terre ». Certaines séries sont courtes, d’autres durent. Je pense finalement que celles qui m’importent sont celles qui sont potentiellement infinies. Je pourrai faire du « Nous resterons sur terre » toute ma vie. Ces lieux à la fois banals et fous, beaux et laids… il y en a partout ! Je suis allé dans 11 pays, mais je pourrais en visiter d’autres. Je pourrais en faire tout le temps, je pourrais ne faire que ça, mais je n’en ai pas envie. J’ai envie de passer à autre chose, d’essayer d’autres trucs. Je pourrais aussi faire du Dark Lens ad vitam eternam. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver un nouveau concept et de l’exploiter jusqu’au bout. L’idée du socle, dans Échelle 1, est extrêmement simple et elle me permet de renouer avec la notion de portrait, de paysage lié au portrait. Le socle crée une véritable dialectique. Qu’est-ce que ce personnage fait dans ce lieu ? Pour certains, c’est très clair, ils correspondent au lieu. Et d’autres, au contraire, qui ont l’air de venir d’un monde étrange. Ce projet va me prendre plusieurs années.
Cédric Delsaux, Échelle 1
Age13 : Quel est le rôle du photographe aujourd’hui ?
C-D : Ça dépend si on est optimiste ou pas.
Age13 : Sois optimiste alors !
C-D : Le photographe, à mon sens, doit provoquer un trouble. Il doit troubler la vue. Tous les lieux s’ancrent inconsciemment dans nos têtes, tout nous paraît normal et naturel. Tout semble aller de soi, le beau, le bien, le mal, et ce que j’aimerais c’est que la photographie provoque un déplacement. Que ce qui paraît réel ne le soit pas autant. Qu’on comprenne à quel point la fiction filtre tout ce qu’on voit. On est jamais en contact avec le réel. La photographie doit troubler notre vue, sinon elle ne sert à rien.














