Emilie Mercier, entre vitraux et lycanthropie
Sélectionné au festival d’Annecy 2011 et projeté lors du festival Silhouette, Bisclavret est le premier court-métrage réalisé par Emilie Mercier. Adapté d’un lai breton, il nous emmène dans un univers fascinant, bien au-delà du simple conte pour enfants. Une Dame découvre que son mari, la nuit venue, se transforme en animal…
Age13 : Comment le projet de Bisclavret a t-il démarré ?
Emilie Mercier : Il y a longtemps quand je faisais des études d’illustrations, j’avais eu l’idée d’utiliser la forme du vitrail pour raconter une histoire. Ce n’est que bien après que j’ai croisé le chemin du texte et en le lisant, je me suis dis que c’était exactement ce qu’il fallait et j’ai donc choisi de l’adapter. Puis j’ai démarché Folimages avec l’idée du projet.
Tout ça s’étend sur une échelle très large. J’ai eu l’idée en 1990, j’ai découvert le texte en 2000 et j’ai réalisé le film en 2011. Mais je n’ai jamais perdue l’envie de le faire. Il m’a fallu assez longtemps pour élaborer le dossier, et surtout, je travaillais tout le temps ! Pour faire un film d’auteur, il y a quand même une assez grande partie de travail qui n’est pas rémunérée. Je n’osais pas me lancer. Et puis il y a un moment où c’était devenu évident. Une fois que je m’étais installée à Valences et que j’avais commencé à travailler pour Folimages mais dans un cadre plus commercial, c’est à dire que je travaillais sur leurs productions, je me sentais assez en confiance pour me lancer dans l’aventure du court-métrage.
Age13 : Le fait d’avoir développé le graphisme de votre film avant de découvrir l’histoire a t-il modifié cette dernière ?
E-M : En fait, ce qui a modifié l’histoire, ce n’est pas tant le design que la mise en scène. Quand j’ai commencé à faire le storyboard (Découpage du scénario d’un film où chaque scène est illustrée par un ou plusieurs dessins, ndlr), j’ai voulu faire un film sans paroles. Sauf que c’est une contrainte assez difficile à respecter parce que ça rallonge le film. Il faut que toutes les images expliquent ce qui aurait pu tenir en une seule phrase. Et du coup, comme je voyais le storyboard rallonger démesurément, je suis revenue au partie pris initial que j’avais écarté : d’entendre le poème en voix OFF. Le poème d’origine est en vieux français, complètement incompréhensible, donc j’ai travaillé d’après la traduction de Françoise Morvan. J’ai du la contacter pour avoir la permission d’utiliser son travail.
Entre temps, pendant que je rédigeais les étapes successives du dossier, j’ai travaillé avec différentes traductions et je me suis rendue compte qu’elles ne se valent pas toutes. Il y a des traductions qui apauvrissent vraiment le sens du poème. Au début, je travaillais avec une traduction en prose, mais comme c’est un poème en vers, c’était absurde. Cela réduisait le poème à une simple anecdote, un peu comme un conte pour enfants. Quand j’ai enfin trouvé, plus tard, une nouvelle traduction en vers, je me suis rendue compte que c’était aussi un poème plein de sous-entendus pour les adultes. C’était en cela que la qualité de la traduction était très importante. J’ai réalisé que Bisclavret était un texte avec de multiples niveaux de lecture.
Le but de mon film a du coup lui aussi évolué au fil de toutes ces découvertes. Je voulais que ça reste un film lisible par les enfants au premier degré sans perdre la richesse du texte. Je crois que ça a marché finalement, puisque dans les festivals j’ai reçu des réactions de cinq ans à… soixante-quinze ans. Les toutes premières sont à partir de trois ans et demi – ce qui est assez jeune puisque normalement le film est apprécié à partir de six ans. J’ai trouvé le commentaire d’une maman sur internet qui disait qu’elle avait emmené son fils et que depuis, c’était son conte préféré. Incroyable ! Je crois vraiment que le pari de garder la richesse du texte a été tenu.
Age13 : Le rendu de Bisclavret est très original, il mélange différentes techniques ; était-ce un défi au niveau technique ?
E-M : Techniquement, le film est assez simple. il a entièrement été préparé à la main, tout a été dessiné sur papier au pinceau ; ensuite on a tout mis en couleur – personnages et décors – à l’encre. A partir de là, l’ordinateur intervient dans une multitude de tâche. On a absolument tout scanné et j’ai tout retouché sur Adobe Photoshop. Par exemple, on n’arrivait pas à rendre ce côté lumineux du vitrail à la main pour les décors, donc on a préparé toutes les tâches d’encres et on a transformé et poussé les couleurs pour qu’on ait cet effet de luminosité intérieure. On peut donc dire que c’est un film fait à la main, mais avec l’aide de l’ordinateur.
Je voulais absolument faire un film avec des personnages en papier découpé, car je trouvais que ça avait un côté très naïf qui correspondait bien à l’histoire. Le graphisme a lui aussi également une connotation enfantine, en faisant une synthèse entre le style des vitraux et un style plus personnel. J’aime bien ce qui est très géométrique. Finalement, c’était un mélange de style entre contemporain et ancien. Pour fabriquer les pantins, on a retiré tout le blanc du papier par ordinateur à partir du scan et on a assemblé chaque personnage. Au lieu de mettre des attaches parisiennes aux coudes et aux genoux, on a fait ça dans un logiciel, Anime Studio pro. Le mouvement est donc digital mais la marionnette était préparée à la base en dessin et à l’encre. A la fin c’est une suite d’étape qui sont toutes digitales : on assemble les décors et les personnages dans le logiciel After Effects. On appelle ça le compositing.
Age13 : J’ai vu que votre diversité d’activité depuis vos débuts est assez impressionnantes, surtout dans le milieu de l’animation où les gens se spécialisent… Vous êtes venue à la réalisation pour essayer de nouvelles choses ou parce que vous aviez envie d’être à ce poste depuis longtemps ?
E-M : En fin de compte, il s’est passé l’inverse ! Je suis entrée dans l’animation, en 91, suite à un choc visuel. A la base, je voulais être illustratrice, donc j’ai fait des études dans ce domaine à Bruxelles. Par curiosité, je suis allée voir un festival qui s’appelle Anima, et là j’ai eu un choc en découvrant les courts-métrages, et je me suis dit que c’était encore mieux que les livres. La découverte du court-métrage d’animation, qui renouvelait complètement l’idée qu’on a de l’animation quand on regarde les séries à la télé, a vraiment été important pour moi.
Quand je disais que c’était dans le mauvais ordre, c’est parce que ces différents métiers ne m’ont pas mené à la réalisation : dès le début je voulais faire des courts-métrages mais je n’osais pas. Donc je me suis dit : je vais apprendre les choses une par une. J’ai commencé par le layout (Le layout consiste à insérer des personnages et autres éléments, animés ou non dans un décor, ndlr), le storyboard, puis la couleur avec l’optique que, un jour, quand je serai suffisamment armée, je pourrais enfin réaliser Bisclavret que j’avais en tête depuis mes études d’illustrations. Je me suis patiemment initiée à chaque discipline – et encore je n’ai pas tout fait, il existe plein d’autres métiers que je ne connais pas – pour être autonome le jour où je voudrais réaliser un court-métrage. Et maintenant que j’ai enfin osé faire ce premier film, je n’ai plus qu’une seule envie, c’est en faire d’autres !
Ce qui est embêtant, c’est que c’est un travail pas commercial du tout. Il faut y passer beaucoup de temps, et il y a des mois où on n’a pas du tout de salaire. Pour faire ce genre de films, il faut tenir. Du coup après, on est obligé de se précipiter pour retravailler dans l’industrie, sur des séries télé par exemple ; et une fois qu’on est de nouveau assez solide, on peut se relancer dans un nouveau projet. Hélas, je ne peux pas directement me lancer dans autre chose !
Age13 : Pour vos futurs projets, pensez-vous passer à des formats plus longs ou rester dans celui du court ?
E-M : Je pense que je vais rester au court-métrage, parce que c’est vraiment ce que je préfère. Le coup de cœur que j’ai eu il y a vingt ans au festival Anima, je n’en suis jamais revenue. Encore maintenant ma vraie passion c’est le court-métrage. J’adore être engagée sur les longs métrages des autres car ce sont toujours des beaux projets, avec un niveau de qualité toujours supérieur au travail qu’on peut trouver dans les séries télé. J’adore les longs-métrages mais à titre personnel, moi, ma forme préférée, c’est le court.
Age13 : Pourquoi ?
E-M : Ce que j’aime particulièrement, c’est rentrer dans l’univers d’un auteur. Quand je regarde les films des autres, ce que j’aime c’est l’idée que chaque univers est unique. Je pense que ce qui se passe dans les longs-métrages, c’est que c’est très difficile de se lancer dans un univers d’auteur parce qu’il y a des enjeux financiers qui sont énormes. Ca coute plusieurs millions d’euros, et en général les producteurs ne veulent pas que le style soit trop original car si jamais le public ne suit pas, la boite met la clé sous la porte. C’est pour ça que la plupart des longs-métrages ont quand même souvent un style assez consensuel.
Pour Bisclavret, j’ai essayé de pousser au maximum son identité visuelle, parce que le court-métrage est vraiment le lieu idéal pour faire ça. C’est aussi pour cela que j’ai envie de continuer à faire des courts-métrages. Quand je fais du travail alimentaire, ça ne me dérange pas de me glisser dans un style plus passe-partout ; mais quand je suis sur le terrain du court j’ai vraiment envie que ça ressemble si possible à rien d’autre. Du coup, ça me fait vraiment plaisir quand vous dites que c’est un univers qui fonctionne en tant que tel. C’est vraiment ce que je voulais faire.
Age13 : Si vous aviez un conseil à donner à de jeunes réalisateurs qui veulent se lancer dans le court-métrage d’auteurs…
E-M : Il faut être très motivé. C’est un milieu qui s’est beaucoup développé sur ses vingt dernières années, et du coup, comme aujourd’hui il y a énormément d’écoles, il y a aussi énormément de compétitions. C’est un métier absolument passionnant mais par contre je pense qu’il arrive à un niveau de saturation entre l’offre des entreprises et la demande des gens qui veulent trouver du travail. Il faut vraiment beaucoup travailler et être ultra motivé sinon on n’arrive pas à trouver sa place dans ce système.
N’importe qui peut faire un court-métrage, tout seul chez lui, sans argent, juste avec les logiciels. Mais sachant qu’un court-métrage n’est pas un moyen de vivre, on n’est vraiment tous obligé de trouver un équilibre entre un court-métrage et le travail alimentaire. Comme on est obligé de passer par le travail en entreprise, mon conseil serait… allez-y quoi ! (rires) Il faut vraiment le vouloir, c’est clair. Je ne changerai pas pour un empire, mais il y a quand même une compétition qui est assez dure.















